AUSSTELLUNG GEHT HINTER IHNEN WEITER
[L’exposition continue derrière vous]
Une exposition s’annonce généralement par une invitation à entrer. Pour sa première présentation à la Galerie Sultana, Philipp Timischl vient d’emblée compliquer cette invitation. Avant même de pénétrer dans la galerie, le visiteur se heurte à une rangée de petites peintures suspendues à des chaînes rouillées, comme une barricade précaire ou un élément de signalétique institutionnelle à la fonction incertaine.
Le titre de l’exposition apparaît en allemand sur six peintures, puis en anglais et en français sur les deux autres. En allemand, la phrase oscille entre deux lectures :Ihnen, le « vous » de politesse adressé au visiteur, etihnen, « eux » ou « elles », pouvant renvoyer aux peintures elles-mêmes. En français, le « vous » maintient une ambiguïté entre une adresse individuelle formelle et une adresse collective. En anglais,youpermet également une adresse au singulier comme au pluriel, mais le registre formel ainsi que la possible lecture de « eux » ou « elles » disparaissent (Exhibition continues behind you).
L’exposition continue derrière vous. Derrière qui, alors ? Derrière les peintures ? Derrière le visiteur ? Derrière les visiteurs ? Derrière la galerie, dans la rue ? Plutôt que de désigner un ailleurs précis, le titre remet en question la place du spectateur, laissant entendre que l’exposition a peut-être déjà commencé ailleurs ou qu’elle se déploie au-delà de ce qui lui est immédiatement accessible. Cette ambiguïté donne le ton d’une exposition attentive aux conditions mêmes du regard : non seulement à ce qui est vu, mais aussi d’où, comment et selon quelles conditions.
À travers la galerie,Philipp Timischlprésente une nouvelle série d’œuvres sculpturales posées au sol, associant peintures et écrans. Placées près du mur, elles ne sont ni pleinement installées comme des peintures conventionnelles, ni entièrement détachées comme des objets. Chaque peinture est accompagnée d’une vidéo réalisée par l’artiste à partir de l’œuvre, qui en montre différents angles : gros plans, vues de biais, face arrière, détails de surface — autant de fragments qui auraient autrement pu passer inaperçus. L’écran devient un œil de substitution, offrant un accès au regard de l’artiste.
Les peintures sont abstraites, quasi monochromes, leurs surfaces volontairement sobres. Elles ne sont pas vides parce qu’il ne s’y passe rien, mais parce que trop de choses se jouent déjà autour d’elles. À côté de l’image en mouvement, la surface peinte se doit d’être plus silencieuse. Les écrans, eux, intensifient l’attention par le mouvement et la répétition, traduisant la peinture dans un autre registre. L’exposition met ainsi en scène la peinture à la fois comme objet et comme image, comme chose et comme documentation d’elle-même. Une peinture peut apparaître plus accessible sous forme de séquence filmée que comme matière — une plaisanterie subtile sur l’attention, mais aussi une proposition sérieuse sur les conditions de visibilité contemporaines.
Au sous-sol, l’exposition se déploie entre deux espaces : une salle de galerie d’un blanc clinique et une cave parisienne brute. Dans la salle blanche, trois œuvres prolongent la logique établie à l’étage. Dans la cave, celle-ci s’intensifie. Une peinture verte y est présentée sous une lumière rouge, rendant sa couleur impossible à percevoir directement. Sur l’écran adjacent, une séquence filmée à la lumière du jour restitue le vert que l’installation soustrait au regard. L’œuvre scinde ainsi la peinture entre sa présence matérielle et les conditions de sa visibilité.
Les titres dePhilipp Timischlprolongent cette instabilité dans le langage. Passant de l’allemand au français et à l’anglais, ils semblent souvent traduits, mal traduits ou légèrement décalés :
Das ältert schon / Ça s’âge déjà / It’s olding already;
Man soll in Fragen des geistigen Eigentums nicht so pingelig sein / In matters of intellectual property, one should not be so particular;
Well, I’d like to be a contemporary painting too;
How on earth could you not become cynical as a painting;
You are an artwork. How on earth can you be so unaware of your surroundings?
Ces phrases n’expliquent pas tant les œuvres qu’elles leur prêtent nervosité intérieure. Les peintures semblent penser, se plaindre ou se méprendre sur leur situation.
Ce qui commence comme une question sur le lieu où se poursuit l’exposition devient une question sur celui où la peinture se poursuit. Elle se déploie à côté d’elle-même — sur les écrans, dans le langage et à travers les termes changeants de sa propre visibilité.Philipp Timischlenvisage la peinture comme quelque chose dont la visibilité est toujours conditionnelle.L’exposition continue derrière vous n’est ainsi pas seulement un titre, mais une proposition : la peinture reste présente, mais jamais entièrement en un seul endroit.
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AUSSTELLUNG GEHT HINTER IHNEN WEITER
[Exhibition continues behind you]
An exhibition usually announces itself by asking to be entered. Philipp Timischl’s first exhibition with Sultana begins by complicating that invitation. Before properly entering the gallery, the viewer encounters a row of small paintings suspended on rusty chains across the entrance, like a loose barricade or a piece of institutional signage uncertain of its function.
Each work carries a version of the exhibition’s title, repeated six times in German, once in English, and once in French. In German, the phrase hovers between two readings: Ihnen, the formal “you,” addressing the visitor, and ihnen, “them,” possibly referring back to the paintings themselves. In French, vous preserves the formal address while remaining open to both an individual and a collective reading (L’exposition continue derrière vous). English also allows for singular and plural address, but loses both the formal register and the possible reading of “them.” Behind whom, then? Behind the paintings? Behind the visitor? Behind the visitors? Behind the gallery, out on the street? Rather than simply pointing elsewhere, the title destabilizes the viewer’s position, suggesting the exhibition may already have begun or may unfold beyond immediate reach. This ambiguity sets the tone for a show concerned with the conditions of looking: not only what is seen, but from where, how, and on what terms.
Across the gallery, Timischl presents a new series of floor-based sculptural works pairing paintings with screens. Positioned close to the wall, they are neither fully installed like conventional paintings nor entirely detached as objects. Each painting is accompanied by a video made by the artist of the painting itself, showing close-ups, angles, backsides, and surface details — fragments that might otherwise remain unnoticed. The screen becomes a substitute eye, allowing the viewer to watch how the artist looked.
The paintings are abstract, often nearly monochrome, their surfaces deliberately restrained. They are not empty because nothing is happening, but because too much is already happening around them. Beside the moving image, the painted surface has to become quieter. In contrast, the screens intensify attention through movement and repetition, translating the painting into another register. The exhibition thus stages painting as both object and image, both thing and documentation of itself. A painting may appear more available as footage than as matter — a subtle joke about attention, but also a serious proposition about contemporary visibility.
Downstairs, the exhibition continues across a hyper-white gallery space and a raw Parisian cellar. In the white room, three works continue the logic established upstairs. In the cellar, this logic is intensified. A green painting is shown under red light, making its color impossible to perceive directly. On the adjacent screen, footage filmed in daylight restores the green the installation withholds. The work splits the painting between its physical presence and the conditions under which it can actually be seen.
Timischl’s titles extend this instability into language. Moving between German, French, and English, they often seem translated, mistranslated, or slightly off:
Das ältert schon / Ça s’âge déjà / It’s olding already;
 Man soll in Fragen des geistigen Eigentums nicht so pingelig sein / In matters of intellectual property, one should not be so particular;
 Well, I’d like to be a contemporary painting too;
 How on earth could you not become cynical as a painting;
 You are an artwork. How on earth can you be so unaware of your surroundings?
These sentences do not explain the works so much as give them a nervous inner life. The paintings seem to think, complain, or misread their situation.
What begins as a question of where the exhibition continues becomes one of where painting continues. It unfolds beside itself — on screens, in language, and through the shifting terms of its own visibility. Timischl treats painting as something whose visibility is always conditional. Exhibition continues behind you is thus not only a title but a proposition: painting remains present, but never entirely in one place.

